« Le 1er novembre 1954 a pris ses racines au lendemain des massacres du 8 mai 1945 » - Actualités de l'émigration

« Le 1er novembre 1954 a pris ses racines au lendemain des massacres du 8 mai 1945 »

samedi 10 novembre 2007 à 03:05
L'Algérie vient de célébrer sa fête nationale. Elle commémore la date anniversaire du déclenchement, le 1er novembre 1954, de la guerre d'indépendance menée par le Front de libération nationale. Cette guerre allait aboutir en juillet 1962 à la proclamation de l'Etat algérien indépendant. Entretien avec Mohamed Arezki Aït Ouazzou, militant du FLN, acteur et témoin de cette guerre.

Quelles sont les raisons qui ont amené la proclamation du FLN le 1er novembre 1954, pourquoi avoir déclenché cette guerre d'indépendance ?

D'abord il y a la domination coloniale, avec son cortège de malheurs et d'injustices, contre laquelle les Algériens de génération en génération se sont soulevés. La négation des droits du peuple algérien est la cause profonde du déclenchement de la guerre de libération nationale. Mais plus directement, le 1er novembre a pris ses racines au lendemain des massacres du 8 mai 1945.
Les Algériens, qui ont pris une part importante à la guerre contre le nazisme et le fascisme, ont manifesté en masse ce jour-là pour revendiquer leur liberté et leur indépendance. Ils ont subi une répression féroce qui s'est soldée par plusieurs dizaines de milliers de victimes. Et c'est le gouvernement du général De Gaulle, constitué de tous les courants politiques qui avaient combattu l'Allemagne et le nazisme, qui a ordonné cette répression. Dans les années qui suivirent, une répression sans précédent s'est abattue sur les militants algériens de la cause nationale regroupés notamment au sein du PPA-MTLD [Parti du peuple algérien – Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, Ndlr].
C'est à partir de là , les voies de l'action pacifique ayant été fermées par l'Etat français, que les militants regroupés au sein du mouvement national algérien ont été convaincus que le recours à l'action armée pour obtenir l'indépendance de l'Algérie devenait inévitable.
Cette période s'est ouverte avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, laquelle a permis aux peuples colonisés de prendre conscience de leurs capacités libératrices. Cette guerre a déclenché un mouvement planétaire qui a scellé la fin des empires coloniaux et, là où ce mouvement était bloqué, les peuples se sont révoltés. En témoignent les soulèvements à Madagascar, en Tunisie et au Maroc, et la première guerre du Vietnam, entre autres. C'est dans ce contexte que s'est déclenchée la lutte armée le 1er novembre 1954.
Pour la première fois depuis le début de la colonisation, ce mouvement a fédéré l'ensemble des Algériens, du Nord au Sud et d'Est en Ouest. Et cela répondait visiblement à une forte attente puisque le peuple algérien a apporté son soutien quasi immédiat à la lutte armée sous la bannière du FLN. Cet effort a été soutenu, malgré les massacres collectifs, les exécutions sommaires, les viols en masse et les tortures infligées aux Algériennes et Algériens qui combattaient ou soutenaient la cause de l'indépendance. Cette indépendance allait aboutir en 1962 grâce à la détermination du peuple algérien de vivre libre et de mettre fin à une longue nuit coloniale de 132 ans. Le général Duval, qui dirigeait la répression des manifestations du 8 mai 1945, avait déclaré qu'il venait « de donner dix ans de répit à la France ». Il ne s'était pas trompé.

Que pensez-vous du refus par le président français, Nicolas Sarkozy, de faire acte de « repentance » pour les crimes du colonialisme ?

On attendait du nouveau président français qu'il reconnaisse au nom de la France les crimes commis en Algérie pendant la période coloniale. Car, contrairement à tous ses prédécesseurs, il n'appartient pas à la génération de la guerre d'Algérie. Mais il préfère tenir une position et des discours qui n'ont rien à envier à la période coloniale.
Il faut se rappeler que pendant des décennies, les discours des dirigeants français justifiaient l'entreprise coloniale par une « mission civilisatrice ». Mais aujourd'hui, tout le monde sait que le colonialisme français a été jalonné de crimes. Si l'oeuvre française en Algérie avait été une mission civilisatrice, comment expliquer alors, par exemple, qu'à l'indépendance, près de 90 % de la population algérienne était analphabète.
En fait, le refus de monsieur Sarkozy de reconnaître au nom de la France les crimes perpétrés en Algérie n'est pas vraiment une surprise. Bien avant même d'être élu président de la République, c'est l'UMP, parti à la tête duquel était Nicolas Sarkozy, qui a torpillé le projet de traité d'amitié avec l'Algérie en faisant voter la loi du 23 février 2005, laquelle glorifie le colonialisme.
D'ailleurs, on peut se demander si Jacques Chirac, son prédécesseur, croyait vraiment à ce traité, sinon il n'en aurait pas laissé la charge à un successeur qui allait de toute évidence l'enterrer. Mais toutes les tentatives pour imposer une histoire officielle tendant à occulter les crimes du colonialisme resteront vaines. Car le travail de mémoire est aujourd'hui pris en charge par des jeunes et des intellectuels. La France se grandirait si elle reconnaissait les crimes commis en Algérie et présentait ses excuses au peuple algérien.

La guerre d'indépendance a duré sept ans, avec des centaines de milliers de victimes, pourquoi, selon vous, son histoire reste méconnue par l'opinion publique ?

La responsabilité première, à mon avis, incombe d'abord à la génération qui a mené la guerre d'indépendance. Nous n'avons pas fait tout ce qu'il aurait fallu faire pour enseigner correctement cette histoire dans les écoles. Ensuite, il faut se rappeler que dès l'indépendance acquise en 1962, une grave crise nationale a éclaté qui a failli dégénérer en guerre fratricide.
Du coup, tout ce qui relevait de la mémoire et de l'Histoire était relégué au second plan pour atténuer les dissensions profondes qui se sont faites jour au sein de la classe dirigeante. On considérait que la guerre était terminée, le pays était désormais indépendant, l'important était de construire l'Etat algérien moderne. Malheureusement, les différents dirigeants qui se sont succédé ont fabriqué leur histoire dans la perspective d'asseoir et de légitimer leur pouvoir. Ils ont fait l'histoire à leur convenance. Les intellectuels algériens n'ont pas fait, eux non plus, leur devoir sur la question de l'Histoire et de la mémoire.
Du côté français, malgré des débats naissants, le chemin est encore long. En réalité, la France coloniale et la France postcoloniale ont la même posture. La première louait les mérites de la France des libertés pour cacher la véritable nature du colonialisme. La seconde a mis une chape de plomb sur l'Histoire pour nier les abominables crimes qui ont été perpétrés.
Il a fallu attendre 2007 pour que la France délivre les plans d'implantation des millions de mines antipersonnelles qui ont été posées pendant la guerre sur le territoire algérien. Pourquoi la France a-t-elle attendu 45 ans pour le faire, et pourquoi n'est-elle pas intervenue elle-même pour déminer ce qu'elle a semé comme elle l'a fait dans d'autres anciennes colonies ? Le fait, également, que l'Etat algérien accepte aujourd'hui ces plans sans plus de commentaire, alors qu'il a déjà neutralisé plus de 8 millions de mines sur 11 millions au moins qui ont été disséminées aux frontières est et ouest du pays, peut jeter le trouble, car cela revient à dédouaner la France de ses responsabilités à peu de frais. Depuis l'indépendance, des milliers de personnes ont été victimes de ces engins de mort de l'armée française.

Le regain d'intérêt en France, notamment à travers des films, des documentaires et des émissions télévisées, apporte-t-il selon vous un éclairage intéressant sur cette histoire ?

Si l'on compare avec les Etats-Unis, après la guerre du Vietnam, par exemple, très rapidement l'autocritique se met à l'oeuvre et amène les Américains à reconnaître leurs erreurs, à travers des débats, des documentaires, des livres, des films, et même des déclarations officielles. Ce n'est pas le cas en France. Le film « La bataille d'Alger », réalisé par Gillo Pontecuervo au début des années soixante, a été interdit de diffusion pendant de nombreuses années tout simplement parce qu'il montrait, entre autres, le visage hideux de la torture. L'intérêt manifesté ces dernières années par une quantité non négligeable de productions (émissions de radio et télévision, films, débats, etc.) est certes tardif, mais intéressant.
Malheureusement, on assiste souvent à la thèse qui renvoie dos à dos le colonisateur et le colonisé. Au lieu d'éclairer, on apporte de la confusion par des débats houleux et faussement passionnés où l'important est de faire valoir une histoire tronquée alors que la recherche de la vérité est reléguée à l'arrière plan. On cherche systématiquement à trouver des justifications aux crimes commis ou des circonstances atténuantes aux criminels. On torture au prétexte d'éviter des attentats. On exécute des prisonniers de guerre au prétexte que le FLN pratique des exécutions.
Mais on oublie de dire qu'il y a une violence qui procède de la juste révolte d'un peuple face à la domination inique du colonialisme, et il y a la violence d'un Etat organisé et surarmé, avec toutes ses institutions, contre un peuple désarmé. C'est important qu'il y ait des documentaires et des débats, mais ceux-ci gagneraient à révéler la vérité historique, ce qui s'est réellement passé durant cette guerre. Nous devons éclairer l'opinion publique pour lui expliquer la différence entre la violence générée par la volonté libératrice d'un peuple soumis à une oppression insoutenable et la nature de la violence de la domination coloniale.

Des responsables politiques français, intellectuels ou acteurs français de cette guerre ne manquent pas de souligner que les atrocités commises pendant cette guerre l'ont été des deux côtés, et que l'armée française répondait aux exactions ou actes terroristes perpétrés par le FLN, qu'avez-vous à dire sur ce sujet ?

C'est la même thèse : comment justifier l'injustifiable ? Le FLN aussi a commis des crimes. Mais peut-on faire la comparaison entre un Etat organisé, qui dispose d'institutions et d'un cadre légal pour agir, justice, armée, police et administration, et un mouvement indépendantiste dont les militants et combattants agissent dans la clandestinité, et qui ne dispose d'aucune infrastructure ni d'un territoire sur lequel il exercerait une totale souveraineté. Vouloir mettre les deux parties sur un pied d'égalité comme s'il y avait deux Etats organisés qui s'affrontaient ne résiste pas à l'analyse des faits.
Comment peut-on comparer, d'un côté, les violences commises par des combattants indépendantistes qui se battent pour leur liberté, armés pour la plupart, lorsqu'il l'étaient, d'armes individuelles légères ou de simples fusils de chasse, et de l'autre, un Etat qui organise des massacres collectifs, sème la dévastation dans des centaines de villages, bombarde au napalm, crée un système de torture institutionnalisé à grande échelle pour supplicier des centaines de milliers d'Algériens, impose une guerre à un peuple qui se soldera par des centaines de milliers de morts, d'estropiés, de veuves et d'orphelins, et enfin, mène une politique de déracinement et de terre brûlée qui a abouti en 1961 au résultat de 2,5 millions d'Algériens déplacés sur une population de 8 millions, tout cela à l'intérieur d'un territoire qu'on a clôturé par un champ de mines pour l'isoler du reste du monde [lignes Challe et Morice, Ndlr], transformant ainsi l'Algérie en gigantesque camp de concentration ? La France a commis en Algérie des crimes contre l'Humanité, aucune justification ne saurait atténuer cette grave responsabilité devant l'Histoire des hommes.
Jusqu'à aujourd'hui, un demi-siècle après, des milliers de veuves n'ont pas fait leur deuil et pleurent encore leur mari disparu car elles n'ont pas eu de corps à enterrer ni de sépulture sur laquelle se recueillir. Au cours d'une guerre de cette nature, le mouvement national algérien n'a certes pu échapper à certains dépassements, qui ne sauraient eux non plus être justifiés, mais en aucun cas ces crimes ne peuvent être comparés à la monstruosité de la guerre d'extermination qu'a mené l'Etat colonial, non seulement pendant cette guerre, mais depuis le début de l'occupation de l'Algérie.
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